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Dennis ryan
Columnist
Ryan Dennis is the author of The Beasts They Turned Away, a novel set on a dairy farm. Visit his ...

L’athlète islandais Jón Páll Sigmarsson, l’un des plus célèbres hommes forts de tous les temps, a su s’élever au rang de héros national. Dans les années 1980, il pratiquait le culturisme et l’haltérophilie, sans toutefois avoir accès à des produits à base de protéines de lactosérum ni à une industrie axée sur la croissance musculaire rapide. Au lieu de cela, il avait trouvé sa propre solution : un lactoremplaceur destiné aux veaux laitiers.

Grâce à un produit de ce type, Sigmarsson est devenu le premier à décrocher quatre fois le titre de l’homme le plus fort du monde et le seul à remporter cinq fois le concours World Muscle Power Classic.

Depuis, les formules de protéines en poudre sont disponibles dans toutes les épiceries. On retrouve même sur les tablettes du lait additionné de mélanges spéciaux conçus pour « prendre du muscle ». Les personnes qui cherchent à augmenter plus rapidement leur masse musculaire ne manquent pas de moyens de dépenser leur argent, allant des barres nutritives aux capsules de testostérone. Mais, cherchant à sortir du lot, certains culturistes se sont tournés vers un autre type de supplément : le lait maternel.

L’idée selon laquelle la consommation de lait maternel accélère la croissance musculaire est suffisamment répandue au sein de la communauté haltérophile pour que des entreprises privées commencent à en vendre. De son côté, dans sa série documentaire de 2020 intitulée L’industrie du bien-être : potions et poisons, Netflix a même consacré un épisode à cette pratique. Bien que le lait maternel ne contienne que le tiers des protéines du lait de vache, la principale justification serait que, s’il favorise la croissance rapide des bébés, il devrait en outre aider les culturistes à prendre du poids plus rapidement. Sans surprise, la science ne soutient pas ce raisonnement. En fait, les recherches n’ont trouvé aucun avantage manifeste pour les adultes qui boivent du lait maternel.

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Les culturistes ne sont pas les seuls responsables de la hausse de la demande de lait maternel humain. Étant donné que certaines études ont démontré que les bébés qui en boivent après la naissance tendent à être plus vigoureux et à mieux résister aux maladies, certaines personnes estiment pouvoir profiter elles aussi de tels bénéfices pour la santé. Il a notamment été constaté que le lait maternel est recherché par certains patients atteints de cancer comme moyen d’améliorer leur système immunitaire. Néanmoins, comme chaque producteur laitier le sait, le corps perd la capacité d’absorber les anticorps du lait maternel quelques jours seulement après la naissance, le rendant inutile à ce niveau pour les adultes. En fait, dans le contexte où certains consommateurs se procurent le lait maternel auprès de sources privées non réglementées – comme celles trouvées sur le site Web de petites annonces Craigslist – ils s’exposent au risque de transmettre des maladies ou d’attraper des bactéries par contamination.

Certains craignent que le désir malavisé de lait maternel ne mette en danger d’autres personnes que les adultes qui le boivent. En particulier, l’augmentation de sa consommation pourrait en restreindre l’accès aux bébés qui en ont besoin. Par ailleurs, le don de lait par des mères qui allaitent contribue à améliorer le système immunitaire de nombreux nouveau-nés et la Human Milk Banking Association of North America (HMBANA) compte désormais 33 banques de lait à but non lucratif un peu partout aux États-Unis et au Canada (au Québec, une ressource est HémaQuébec). Cependant, à mesure que le lait maternel devient une industrie lucrative et qu’un marché noir se développe, les hôpitaux craignent que les centres de dons ne soient pas suffisamment approvisionnés.

Des inquiétudes ont également été soulevées concernant l’exploitation des mères dans les pays les plus pauvres. La multinationale Ambrosia a implanté des installations au Cambodge, dans le district de Stung Meanchey, connu pour sa pauvreté. On y payait aux nouvelles mères l’équivalent de 50 cents par volume de 30 militres de lait maternel, alors que celui-ci était vendu aux États-Unis à plus de quatre dollars pour la même quantité. Cela a fait craindre que ces mères, presque toutes en situation de précarité financière, ne donnent pas suffisamment de lait à leurs propres enfants en priorité. Ambrosia a souligné que l’entreprise offrait à ces femmes en échange de leur lait un revenu substantiel auquel elles n’auraient pas eu accès autrement, tout en mettant ce lait à la disposition des parents américains qui ne pouvaient pas l’acheter auprès des banques de lait. Néanmoins, après plusieurs années, le gouvernement cambodgien a fini par interdire la vente de lait maternel aux États-Unis. Malgré cela, des entreprises de lait maternel continuent d’apparaître dans le monde entier, avec des exemples récents au Royaume-Uni et en Inde.

L’augmentation de la demande de lait maternel, même si elle est en partie due à une tendance qui pourrait être temporaire, a suscité diverses visions de l’avenir. Certains ont proposé des images dystopiques de « fermes de lait maternel » où les femmes sont réduites au rang de bétail, tandis que d’autres voient cela comme un moyen pour aider à redistribuer le lait maternel supplémentaire aux bébés qui peuvent en bénéficier. D’autres encore cherchent à résoudre le problème grâce à la science. Pour en citer deux exemples, l’entreprise BIOMILQ cultive des cellules mammaires dans des flacons dans l’optique de les faire sécréter du lait en quantité suffisante pour en permettre la commercialisation, tandis que la compagnie Turtle Tree a recours aux cellules d’autres mammifères. L’objectif poursuivi est que le lait maternel créé en laboratoire soit disponible sur le marché dans les trois à cinq prochaines années, même si les experts soulignent que ce produit ne sera pas aussi bénéfique que le lait maternel naturel.

On attribue à Jón Páll Sigmarsson le mérite d’avoir contribué à construire l’identité nationale islandaise et à favoriser la reconnaissance du petit pays insulaire sur la scène mondiale. Comme il y a beaucoup de fermes laitières en Islande – il y en avait d’autant plus à cette époque – il allait de soi que l’athlète se rende chaque mois au magasin d’alimentation animale pour y acheter un sac de 25 kilogrammes de lactoremplaceur. Je ne suis pas sûr que l’homme fort aurait eu la même notoriété si, à la place, il avait suivi une diète composée de lait maternel.

Ryan Dennis est l’auteur de The Beasts They Turned Away, un roman qui se déroule dans une ferme laitière. Son site Web est le penofryandennis.com (en anglais seulement).